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Ile Réunion : Les limites supposées de la départementalisation et le leurre autonomiste

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Le Président de la République a entre-ouvert la boite de Pandore institutionnelle lors de son discours du 19 février 2009 annonçant des Etats Généraux de l?Outre-mer ?sans tabous?. Depuis, le 21 février, Patrick Karam, délégué interministériel pour les ultra marins de l?hexagone , sur le plateau de France 5, a demandé à Elie Damota, leader du LKP, de faire preuve de responsabilité et de cesser le mouvement puisque Nicolas SARKOZY avait entendu la revendication autonomiste des antillais. Le 25 février, Yves JEGO, le Secrétaire d?Etat à l?Outre-mer, a annonçé dans ?le Monde? que la question de l?autonomie serait posée dans le cadre des Etats Généraux. La revendication autonomiste fait donc son retour en force dans le débat politique sur l?Outre-mer à l?initiative? du Gouvernement ! Le LKP se défend publiquement de toute revendication politique et les élus des DOM sont très discrets sur le sujet, sachant que leurs populations ont toujours refusé toute aventure statutaire. Alors pourquoi l?Etat relance-t-il ce débat ? Serait-ce comme semblait l?indiquer Patrik Karam dans l?émission ?revu et corrigé? parce que la Départementalisation a échoué ?

Pour les autonomistes antillais, l?aggravation de la précarité sociale et le chômage important qui frappent les habitants des quatre DOM, apparaissent comme une réponse évidente : oui la Départementalisation a échoué. Les prédictions d?Aimé Césaire quant à l?incapacité de la départementalisation à promouvoir le développement économique, culturel et social des habitants des DOM se seraient finalement réalisées.

Pourtant, le progrès économique et social connu par les populations des DOM depuis le début des années 60 tendrait plutôt à prouver le contraire. Ainsi, entraînée par la politique de rattrapage menée par les gouvernements de la Vème République, La Réunion, Département d?Outremer et département français où le taux de chômage est le plus élevé, a vu son produit intérieur brut passer de 28 % du PIB métropolitain en 1970 à 43 % dans les années 90. Ce rattrapage ne s?est pas arrêté avec la fin des ?Trente Glorieuses? et l?entrée dans la crise économique. Entre 1991 et 1994, le taux de croissance annuel moyen est toujours supérieur dans les DOM au taux de croissance annuel moyen métropolitain : 5 % à la Guadeloupe, 4,5 % à la Martinique, 2,8 % à la Guyane et 3,1 % à La Réunion. Au total, sur cette période, les DOM connaissent une croissance économique moyenne de près de 4 % par an contre à peine plus de 2 % pour la France métropolitaine. Pouvait-on faire mieux ? Si on compare le PIB de La Réunion en 1994, au PIB obtenu la même année par l?Ile Maurice, souvent citée en exemple pour son décollage économique, on se rend compte que le PIB par habitant à l?île Maurice représente moins de 38 % du PIB par habitant à La Réunion. Sans nul doute, la Départementalisation a été un facteur extraordinaire de croissance et de développement économique et social.

Paradoxalement, le chômage et l?assistance qu?elle a pu produire n?expriment pas son échec définitif, mais bien sa réussite en devenir. En premier lieu, c?est l?expression de la réussite des progrès essentiels réalisés en matière de santé et d?hygiène. Car Outremer, le chômage n?est pas dû à une absence de dynamisme économique, mais à l?amélioration spectaculaire et rapide des conditions de vie. Sa principale conséquence a été une forte survie des générations nombreuses nées dans les années 50 et dont les enfants nés dans les années 70 sont confrontés à des marchés du travail trop petits pour leur donner une place à tous. Le progrès sanitaire et social lié à la Départementalisation se poursuit, et se mesure aujourd?hui par la diminution constatée du nombre d?enfants par femme en âge de procréer, évolution semblable à celles déjà connue plus tôt par la France continentale et l?ensemble des pays développés. Ainsi, de ce fait, les populations domiennes devraient commencer à connaître une décrue du chômage à partir de 2015.

Sur le plan identitaire, peut-on dire que la Départementalisation a aggravé la dénaturation des groupes naturels domiens, tels que les appelait Aimé Césaire ?

Avant tout, une telle appréciation mériterait une définition. Qui sont ces groupes naturels martiniquais, guadeloupéens, guyanais et réunionnais ? Dans son discours du 13 août 1967, Aimé Césaire répond en s?appuyant sur Proudhon. Ainsi, il définit le groupe naturel par sa culture, c?est-à-dire par ?sa personnalité, l?individualité collective manifestée par des coutumes et des institutions propres ?? Les seules coutumes et institutions propres que la Départementalisation soit venu bouleverser sont celles issues de l?époque coloniale. La Départementalisation est par définition une décolonisation par l?intégration et l?assimilation. Mettre à bas le système colonial et donner l?égalité républicaine aux populations des DOM a été et reste son unique justification historique. Aimé Césaire ne pouvant décemment être qualifié de colonialiste nostalgique, la Départementalisation aurait-elle malgré tout aggravée l??uvre dénaturante de la Colonisation ? Répondre positivement reviendrait à reconnaître, selon la définition même de Proudhon, reprise par Césaire, la présence dans les DOM d?une culture, c?est-à-dire d?une personnalité ou d?une individualité collective manifestée par des coutumes et des institutions propres, préexistante à la colonisation. À moins de considérer que les populations actuelles des DOM sont les héritières des cultures et des us et coutumes des Indiens Caraïbes aux Antilles, des Indiens Tupi Guarani en Guyane, et des tortues de mer et autres oiseaux solitaires à La Réunion, l?histoire du peuplement des Départements d?outremer est un démenti formel à cette thèse. Dans les Antilles Françaises, les Indiens Caraïbes ont pris la fuite ou ont été chassés au milieu du XVIIe siècle. Seuls subsistent en Guyane quelques milliers d? Amérindiens descendants des Arawaks, Palikus, Galibis, Oyampis et Emerillons. À cette exception près, tous les habitants actuels des DOM sont issus des vagues successives d?immigration toutes liées à l?histoire coloniale ou départementale de ces territoires. S?il existe des groupes naturels, ce sont ceux auxquels appartenaient à l?origine les composantes ethniques actuelles des populations domiennes. Adhérer à la thèse d?Aimé Césaire, ce serait sans doute affirmer la primauté des origines diverses de peuplement sur l?existence et l?unité des sociétés créoles qui continuent de se construire. Car, c?est bien la colonisation puis la Départementalisation qui ont justifié le peuplement actuel de ces territoires et qui en ont façonné les personnalités, les individualités collectives et les institutions. Que ces populations y aient été amenées de gré ou de force, qu?elles soient d?origine européenne, africaine ou asiatique. C?est la grande différence qui oppose en 1946 les quatre vieilles colonies des autres possessions françaises. C?est aussi la raison fondamentale pour laquelle elles choisiront plutôt la Départementalisation que l?Indépendance.

Aussi, les détracteurs ultramarins de la Départementalisation se trompent. Elle n?a pas échoué sur le plan économique, social et culturel. Elle a été et reste, contrairement à la Colonisation, un formidable facteur d?émancipation des populations domiennes. Sa condamnation actuelle est pour le moins hâtive. D?une part, parce que sur le plan démographique et social, elle n?a pas fini de faire sentir tous ses effets. D?autre part, parce que ce ne sont pas les insuffisances du processus départementaliste qui doivent être condamnées, mais plutôt l?insuffisance de Départementalisation. C?est-à-dire le fait que le projet d?intégration et d?assimilation républicaine ne soit pas complètement et entièrement réalisé. Aujourd?hui, par exemple, il n?existe toujours pas une réelle forme de continuité territoriale qui permettrait l?égal accès des jeunes domiens au marché du travail hexagonal et européen, ou l?égal accès de nos marchandises aux marchés continentaux européens, ou encore l?égal accès aux matières premières nécessaires à nos entreprises de transformation.

Dans l?histoire des DOM, c?est cette insuffisance qui a légitimé les discours autonomistes, voire indépendantistes. Dès son origine, le processus départementaliste a été ressenti par les populations domiennes comme la démonstration de l?attachement de la France à ces territoires et comme un modèle original de développement qui consacre les valeurs de Liberté, d?Egalité et de Fraternité de la République. Cependant aussi, dès sa mise en application théorique, le processus de Départementalisation a déçu les espérances républicaines et affectives qu?il avait suscité, entraînant ainsi l?émergence du sentiment autonomiste. Sur ce point, le cas de La Réunion est sinon exemplaire, du moins édifiant. Entre 1946 et 1957, la Départementalisation a très peu changé la vie des Réunionnais. À un point tel que la section réunionnaise du Parti Communiste Français, dont les députés avaient été de fervents départementalistes, en viennent à le déplorer le 14 mai 1957 dans un courrier de Paul Verges et de Raymond Mondon adressé à Guy Mollet. Selon eux, ?les Réunionnais constatent que pour l?essentiel leur pays à garder le statut de colonie qui a été le sien pendant plus de 300 ans, la Départementalisation n?ayant profité qu?à une infime partie de la population?. Un an après cette dénonciation de l?immobilisme de la Départementalisation, le quotidien communiste ?Témoignages? écrit en 1958 que ?plus que jamais, il faut dénoncer l?arbitraire colonial, exiger avec le départ du Préfet actuel la suppression de tout préfet à La Réunion, et pour notre pays, un statut particulier, celui de département étant désormais dépassé par les évènements?. C?est en s?appuyant sur cette revendication autonomiste que la section réunionnaise du Parti Communiste Français, devenue Parti Communiste Réunionnais, va bâtir les succès électoraux qui vont pousser la droite locale à faire intervenir Michel Debré dans le combat politique réunionnais. Dès 1963, l?élection de Michel Debré en tant que député de La Réunion sera à l?origine d?une ambitieuse politique de rattrapage des retards structurels des DOM, conforme à l?esprit et à la lettre de la loi de Départementalisation. Dès lors, la revendication autonomiste est devenue progressivement un handicap électoral pour le PCR qui, sans l?abandonner officiellement, la passe sous silence après l?échec de l?assemblée unique en 1982.

Loin d?être fondée culturellement, économiquement et socialement, la revendication autonomiste ne trouve donc sa légitimité que dans l?absence de volonté politique nationale de faire assumer par la France ses devoirs de solidarité et d?intégration Outremer. Cette volonté politique et la capacité de la solidarité nationale à répondre aux attentes de ces citoyens les plus éloignés n?ont d?ailleurs pas manqué d?être limitées ces dernières années par les crises économiques cycliques. En définitive, ces crises ont participé à entraîner la France à se replier sur elle même. Plus que les limites intrinsèques de la Départementalisation, c?est cette tentation du repli hexagonal et continental qui porte, à terme, le risque d?un abandon des DOM. La réouverture du débat institutionnel par l?Etat en est une nouvelle illustration.

Auteur : huguesmaillot
Catégorie : Politique
Publié le 30 mars 2009 à 06:38:21
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COMMENTAIRES L'auteur Rédacteur Invité

Autonomie des DOM
Je crois qu'il n'y a pas beaucoup plus de différences entre la société domiènne et la société métropolitaine qu'entre la société traditionnelle rurale française et la société urbaine française. J'ai été frappé lors des évènements de mars aux Antilles par la force du discours des Antillais de Métropole qui en majorité revendiquaient l'appartenance pleine et entière des Antilles et des Antillais à la République et à la France. C'est le témoignage que ce qui nous rassemble est plus fort que ce qui nous différencie. Cependant, effectivement, comme l'a souligné Berto, il y a une contradiction à promouvoir la départementalisation à Mayotte et à répéter que la départementalisation Outre-mer a atteint ses limites. Il appartient au Gouvernement de sortir de cette contradiction et d'annoncer plus clairement ses intentions.

Par huguesmaillot   Le 04-04-2009 à 18:39 Signaler un abus

ile réunion
Bonjour Il n'existe peut être pas de "groupes naturels " dans les DOM mais tout le monde, métros ou domiens, ressent quand même une telle différence culturelle et d'intérêts que l'autonomie, voire l'indépendance ne peuvent être balayées d'un revers de la main. Quant au repli de la France sur elle même, n'est-elle pas contredite par la départementalisation de Mayotte et la satisfaction des revendications des ....indépendantistes antillais ?

Par Berto   Le 04-04-2009 à 17:19 Signaler un abus

Efficace
Bonjour Et merci pour cette article de qualité clair et construit qui contraste efficacement avec la morosité et la négativité dans laquelle notre société a tendance a se replier si facilement .

Par Peter Gunn   Le 29-03-2009 à 10:54 Signaler un abus
   

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L'AUTEUR
huguesmaillot

Hugues MAILLOT courriel : huguesmaillot@yahoo.fr Economiste de formation, je suis cadre administratif territorial depuis 1997 , à La Région puis au Département de La Réunion. De septembre 1995 à Juin 1997, j'ai &eacu...

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